Témoignage du pasteur Jean-Pierre Lachize

 

 

 

 

 

 

 

 

"Du matérialisme athée à Jésus-Christ"


" Où est Serge ?
- Il est devant, me répondit ma mère.
- Où devant ?
- Devant", me répondit elle, lointaine et distante.
Devançant une foule de proches ou d'inconnus, entouré de ma famille, je suivais le corbillard sur le pavé parisien... "Devant" : la réponse laconique de ma mère, empreinte d'une telle intensité de brume émotive, marque encore mon existence. Je bus dans son regard la douleur d'un choc trop brutal. Mon cœur se liquéfia. Une partie de moi-même s'anéantit, laissant place à un gouffre vide et froid... Je venais de comprendre de façon confuse que je ne reverrai plus Serge. Mon frère, le plus proche par son affection attentionnée, celui qui accédait au fond de mon âme, celui qui compensait admirablement mes manques et comprenait sans que je lui parle, celui qui d'un regard complice me rassurait, anéantissant ainsi mon sentiment de solitude, celui qui reste à jamais mon premier grand amour fut aussi le premier drame de ma vie : j'avais cinq ans à peine lorsque Serge, bousculé dans la cour de notre école se rompit la nuque... Cet événement dramatique, le plus tragique de mon existence, déchira mon coeur d'enfant.


De la joie aux larmes sans transition

Je vis pourtant le jour dans un éclat de rire, alors que deux garçons comblaient déjà ma mère. Espérant une fille, mes parents conçurent durant l'été 1952 un troisième enfant. Dans l'optimisme ambiant de l'après-guerre, l'illusion du progrès irréversible générait des utopies. Cette année-là, la dernière lubie en vogue était la méthode de l'accouchement dite "sans douleur". Une clinique parisienne populaire inaugurait cette voie nouvelle importée des pays de l'Est et proposait des cours. Ma mère, militante communiste s'y rendit avec enthousiasme. Là, elle apprit à maîtriser ses futures contractions en contrôlant sa respiration. Mais une éclosion massive et inattendue de nouveaux-nés envahit la petite maternité le jour même où elle devait accoucher. Ma mère dut être dirigée vers l'unique établissement immédiatement disponible : la clinique Rothschild... Quel paradoxe pour une marxiste convaincue : accoucher dans la clinique du capitaliste par excellence ! Une sage-femme formée à ce genre de mise au monde fut déléguée et l'accompagna. L'équipe médicale les attendait, sceptique et curieuse face à cette prétentieuse démarche. Médecins et infirmières encerclèrent la table de travail sur laquelle nous étions installés. Ils ne voulurent rien manquer du spectacle d'une naissance indolore ! Une petite grimace traversa un bref instant le visage de ma mère. La sage femme le remarqua et pour ne pas perdre la face, théâtralement, elle se lança dans un discours grandiloquent. La journée de printemps illuminée de soleil, devenait par ses mots éclatante d'un bonheur rayonnant. Les arbres ne frémissaient-ils pas d'une tendresse nouvelle pleine de fraîcheur et de promesses ? Quant au chant symphonique des oiseaux, il intensifiait la joie de l'univers. Cela bien entendu n'autorisait aucune manifestation pathétique. Devant cette démesure, ma mère ne put se contenir, elle éclata de rire. Je profitais de cet intégral relâchement pour m'échapper librement devant les yeux ébahis et humides des médecins qui n'en revenaient pas ! L'unique douleur de ce miraculeux accouchement, je l'ai ressenti sur mes fesses marquées par une claque retentissante. Je hurlais pour désapprouver cet étrange salutation. La sage femme annonça à ma mère avec un sourire ironique : " Aujourd'hui nous sommes le ler avril, dans un jour pareil, cela ne pouvait être qu'un troisième garçon. "

Ma mère heureuse que je sois né en pleine forme, apprécia malgré tout cette farce du destin. Quant à moi, je tentais de me remettre de la transition brutale entre le tressaillement de joie libérateur de ma mise au monde et la douleur de ma première "fessée". Comment voulez vous apprendre à avoir confiance en un monde où les humains vous forcent à passer aussi rapidement du rire aux larmes ?

Les brisements

Deux ans après ma naissance, ma mère, persévérante, donna jour à une fille. Mes parents, militants actifs au parti communiste m'accordaient peu de temps et m'apparaissaient insuffisamment accessibles. Une gigantesque et inépuisable soif de tendresse me rongeait. Pour assurer les contacts physiques utiles à l'épanouissement de mon ego, je provoquais régulièrement la colère maternelle. J'en récoltais une tempête de coups. Parfois, je déclenchais, en jouant le rôle du bouffon, de multiples éclats de rire qui me valaient une certaine reconnaissance. Les larmes et les rires déjouaient tout ce que je percevais comme indifférence. Ces miettes recueillies dans l'affection de mes proches ne suffisaient nullement à combler mes carences. Je devins voleur. J'ai trouvé une admirable définition de ce terme: " Quelqu'un qui tente de récupérer ce que personne n'a su lui accorder ". Je soulageais donc régulièrement les poches du veston de mon père déformées par une monnaie trop lourde. Le pouvoir de l'argent m'autorisait l'accès aux douceurs artificielles. La boulangerie et son rayon de confiserie devinrent une seconde mère nourricière.

Face à la disparition brutale de Serge, mon coeur d'enfant cherchait une échappatoire. Il me fallait trouver une issue pour fuir le désespoir qui m'envahissait. Je plongeais alors dans de secrètes évasions. Dans une même journée, à diverses reprises je m'éclipsais de la réalité immédiate. Le monde intérieur m'absorbait et je m'immergeais à la recherche de cette liaison perdue à tout jamais.

Par ces absences répétées, ma mère prit conscience de mon désarroi. Elle nous conduisit, mon frère, ma sœur et moi au cimetière. Désignant du doigt une parcelle de terre retournée, elle me dit: " Serge est là ! " Je m'y jetai à genoux et je creusai de mes mains en criant: " Il va étouffer, je veux le voir, je veux le voir. " Ma mère ne supportant plus cette démonstration d'angoisse désespérée m'arracha à la tombe. Je posai un dernier regard sur ce lieu de la séparation. Mon souvenir de Serge s'est éteint sur ce monticule de terre retournée.

En 1958, nous dûmes quitter Paris pour la banlieue. Un des HLM d'Argenteuil nous offrit un appartement neuf. Cela sentait la peinture fraîche. Très vite les bâtiments reçurent le nom de "cages à lapins ". Des lapins je n'en ai pas vu... Par contre cette nouvelle cité fourmillait d'enfants de mon âge, de toutes couleurs, tout âge et tous milieux sociaux. Je m'enivrais de ce cocktail de vie riche en échange et en amitié. Dans cette famille de frères potentiels et après quelques sévères trahisons, j'en choisis un très grand, prénommé Lionel. Du lion, il n'avait rien, si ce n'est un épouvantable désir d'exister ! Nous nous ressemblions dans notre manière de faire face aux difficultés. Nous surmontions nos tristesses et nos déceptions avec la même technique : l'humour et la dérision. Nous rigolions des autres et de nous-mêmes. Il aimait me tendre les pièges les plus subtils pour se moquer de moi ! Notre complicité se développa au cours de notre adolescence. Lionel jouait les rôles les plus loufoques avec un sérieux de pape !

Après sept ans d'amitié, au cours de l'été 1972, Lionel m'a demandé de passer les vacances avec lui. Je n'ai pas pu accepter, car je m'étais engagé à travailler dans une colonie de vacances en tant qu'animateur.

Pendant ce camp, je tombais sous le charme d'une monitrice aussi ravissante que "libérée". Ce fut ma première rencontre amoureuse. Je ne savais pas ce que Dominique ressentait pour moi au-delà d'un attrait physique. Pour ma part, je la désirais. C'était tout. Le flirt ne dura pas plus de douze heures, avant que nous nous rejoignions sous le même duvet, sur une plage de Vendée.

Cette relation fut providentielle : elle m'évita un choc psychologique catastrophique.
Ma mère réussit à me joindre pour m'annoncer que Lionel avait eu un grave accident de voiture. Il se trouvait en soins intensifs et personne ne pouvait dire s'il s'en sortirait ! Mais je ne pris pas cela au sérieux : il possédait une telle énergie vitale, un désir d'exister si puissant, que rien ne pouvait l'arrêter. La période de vacances terminée, je rentrai à la maison. Je saisis le paquet de courrier qui m'attendait. Et là, je découvris avec horreur le drame auquel ma mère voulait habilement me préparer ! Mon regard s'arrêta sur un faire-part encadré de noir. " Lionel décédé ! Lionel décédé ! ". Ce deuil me ramenait à celui de mes cinq ans. Cette fois, ce n'était plus une partie de moi-même qui disparaissait dans le vide, mais mon être entier. Aspiré, je glissais lentement dans cet abîme béant dont je ne percevais pas le fond. Incapable de crier, de réagir, je m'enfonçai dans les jours qui suivirent au fond d'une dépression pitoyable. J'assistai à la cérémonie funèbre où régnait une hypocrisie sans égale. Le prêtre ne connaissait absolument pas Lionel et encensait sa dépouille. Cela augmenta le poids de ma confusion.
Dominique me voyait abattu et prenait prudemment du recul. Elle ne concevait notre relation intime que dans un lit. Les sentiments qui m'affectaient l'impressionnait. En sa présence, ma solitude s'amplifiait. Je me sentais incapable et impuissant à satisfaire son seul désir : jouir. Comment reprendre goût à la vie qui venait de me voler sept ans d'une affection solide et fidèle ? Dominique, fuyant la complexité de mon trouble, trahît ouvertement notre relation, puis m'abandonna sans explication. Ma lutte désespérée pour la reconquérir fut vaine... Je me retrouvai sans aucun point d'appui, aucun ami, aucune relation. J'assistais passivement à l'entreprise de démolition des structures fragiles de mon cœur.


Trouver une issue

Dans la profondeur de mon abattement, je découvris les charmes voluptueux d'une nouvelle conquête : n'avait-on pas mis Lionel en bière ? Pour le rejoindre, je m'évadais avec cette compagne blonde, pétillante, et peu exigeante : la bière. Elle fut pour moi comme le sein maternel. Elle devint vite ma maîtresse. Parfois elle me rendait gai, parfois elle me plongeait dans les larmes. Elle me facilitait la tâche pour exprimer les variations affectives de ma détresse. Parfois J'ouvrais les yeux sur ma vie et devant le bilan je m'effondrais. A vingt ans, je me déclarais en faillite : sentimentalement seul, professionnellement sans horizon. J'avais gravi laborieusement, d'échecs en échecs, quelques échelons scolaires. J'obtins le BEPC en passant l'oral de rattrapage : mais ce rare succès, je le dus non pas à ma connaissance de la langue de Shakespeare, mais à mon regard d'enfant perdu qui séduisit la jeune examinatrice !

Employé municipal affecté aux terrains de sport, je fus promu spécialiste en " serpiologie " (pratique courante du balayage). J'étais politiquement désengagé et moralement déglingué, puisque mes seuls plaisirs se limitaient à dénicher une substance pour rêver.
Pourtant, mon drame me sensibilisait au drame de l'autre. Esther, une amie hospitalisée en psychiatrie m'impressionnait : son enfermement ressemblait au mien. Je la visitais régulièrement, presque quotidiennement. Je lui apportais des fleurs, des pâtisseries et nous échangions librement nos impressions. Lorsqu'elle embrassait des arbres, je lui disais tout simplement que je ne comprenais pas son attitude. Quand son discours délirait, je lui signalais mon étonnement devant ces phrases étranges dont je ne saisissais aucunement le sens. Ce fut une thérapie mutuelle. Naturellement, quand deux êtres se retrouvent, leur pathologie se révèle. Etrange phénomène, nous nous éclaircissions l'un l'autre, tant et si bien que sa guérison fut plus rapide que la mienne. Elle sortit de l'hôpital psychiatrique et voulut m'offrir sa première nuit de liberté. Pas encore remis de la mort de Lionel et de la séparation d'avec Dominique, je refusais de m'investir au-delà d'une amitié. Cela augmenta d'avantage sa confiance en moi. J'avais pu donner gratuitement du temps et de l'affection, je n'attendais rien en retour. Non par pur amour, mais par peur d'un nouvel échec. De toute la période d'"éclatement" de ma personnalité, la guérison d'Esther, à laquelle j'avais contribué fut ma seule réussite : une passerelle d'espoir possible au delà de mon cauchemar... En juin 1973, j'ai commencé une année de service militaire en Allemagne, ce qui n'a pas du tout arrangé mon rapport à la bière ! J'en suis devenu l'esclave le plus servile. Parallèlement, j'avalais une quantité industrielle de bouquins de toute sorte. Mon esprit bourré d'interrogations s'évertuait à trouver des réponses.

Mon parcours quotidien du journal Le Monde élargit mes horizons. En un an, je rattrapai une bonne partie de mon retard culturel. Malgré tout, je demeurais enraciné dans un rationalisme matérialiste, hérité de mon éducation marxiste. Je me voulais communiste et humaniste. Au fond, mon désordre intérieur me maintenait dans une révolution permanente et anarchique. Jusqu'au jour où une seule phrase démolit tout mon système de raisonnement. Marc, un ami subtil et ouvert, me savait défenseur inconditionnel du communisme. A un moment où il me sentit disponible, il m'affirma avec douceur mais avec fermeté : "Jean-Pierre, soit tu es égoïste, soit tu es hypocrite ". Je résistai face à cette assertion bouleversante de vérité. Mais Marc insista, sans violence : " Ne te justifie pas : tu es égoïste ou hypocrite. " Ces quelques mots firent sauter une quantité impressionnante de circuits cérébraux qui m'enfermaient sur moi-même, m'ouvrant les yeux sur les zones d'ombres de mon psychisme. Marc compléta ma formation en "psychologie expérimentale" en m'initiant à de fabuleuses explorations de mon univers intérieur. Il maîtrisait l'art de concocter des " pétards " coupés de substances hautement hallucinogènes. Fumant mon premier véritable "joint", une prise de conscience fulgurante s'imposa. Une foule d'émotions que j'emprisonnais, jaillirent sous l'effet de la narcose. Je me voyais comme un lévrier courant après un leurre... Je poursuivais continuellement des illusions... Dans toutes mes relations, j'étais dominé par les affects de l'imaginaire... La fumée de l'un de ces rêves s'évapora et me plongea dans l'atmosphère d'un cauchemar. Je rencontrais un personnage inquiétant résidant dans l'obscurité de mes profondeurs. Une femme naine, âgée, tapie dans un coin sombre pilonnait une mixture toxique qu'elle me destinait. Elle me regarda avec une telle froideur que mon être entier se glaça. La terreur de la mort logeait dans mes replis inconscients. Je préférais nettement le décollage des "voyages" où défilaient les personnages de bandes dessinées dans des décors pleins de couleurs et d'humour.
Bien qu'antimilitariste irréductible, j'affirme que cette année de service fut l'une des plus fructueuses et des plus utiles à mon auto-analyse ! L'état d'esprit débridé qui en résultait n'était certainement pas le but recherché par ceux qui m'avaient appris à défendre ma nation. Merci quand même !

Dépôt de bilan et libération

Quittant l'armée française sans regret, je m'engageai dans mon propre combat, celui de militant en lutte contre la souffrance humaine. La société pouvait-elle demeurer dans ce marais d'injustice et de misère ? Je désirais être acteur de son bouleversement économique, social et politique. Fervent partisan de la révolution permanente, j'exposais mes positions à l'intérieur du parti communiste, dans mon activité professionnelle et partout où l'occasion m'en était donnée. Souvent à tort et parfois à travers. Alors que je participais à la première réunion d'animateurs d'une colonie de vacances, je m'opposai ouvertement à l'étroitesse du directeur. Il venait de dresser la liste complète des multiples interdictions dont nous allions être garants auprès des enfants. Lorsqu'il me donna la parole, je fis l'éloge passionnée et sans réserve de la liberté d'expression : si les enfants écrivaient ou peignaient sur les murs, pourquoi ne pas favoriser leur spontanéité en leur cédant un lieu réservé à leur élan créatif ? En réprimant leurs désirs, nous risquions de limiter leur épanouissement ! En leur offrant la possibilité d'extérioriser leur esprit inventif dans un espace de liberté, nous leur apprendrions à être eux-mêmes. Comme j'affrontais naturellement son système répressif, le directeur me foudroya du regard et me lança à la figure : "Si tu penses cela, tu peux déjà refaire ta valise ! J'aimerais te voir après la réunion ..."

Dans l'équipe d'animation, personne n'osa relever une quelconque option de mon point de vue ! Une jeune femme remarqua la franchise de mon intervention, mais elle m'approuva seulement en privé. J'appréciai ce soutien, même si je le considérai un peu trop discret. Son aveu créa entre nous un espace de complicité. Et puis nous avions l'un et l'autre au moins un point en commun : nous ne supportions pas les fêtes bruyantes et paillardes organisées le soir par les animateurs. Nous retrouvant tous les deux sur la touche, nous nous sommes peu à peu liés d'amitié. Elle ne connaissait pas la région et je lui fis découvrir, durant nos journées de congé, la beauté de la côte vendéenne. Lors d'un pique nique, elle me surprit en train de partager ma propre nourriture avec quelques enfants de mon groupe, car il manquait des portions. Elle osa me questionner : "C'est particulier la manière dont tu agis; tu es chrétien ?"
Cette étrange question me fit sourire. Je lui répondis : "Je suis athée et militant communiste ! "
Elle fut impressionné. D'autant plus qu' elle imaginait que les communistes vivaient avec un couteau entre les dents et ne pensaient qu'à s'enrichir personnellement. Ce jour-là, je n'avais que mes dents : pas besoin de couteau, puisque je n'avais rien à couper! Les jeunes se partageaient mes sandwichs...

Notre affection grandit si vite, que je me surpris à dormir parfois dans son lit. Un après-midi, lors de la sieste, je m'infiltrai dans le box attenant à son dortoir. Elle profita de cette intrusion. Pensant qu'elle n'avait plus rien à me cacher de sa vie intime, elle sortit un bouquin de son sac à dos. Elle me demanda si elle pouvait en lire un extrait. Quand elle m'apprit que c'était une Bible, j'en fus horrifié : "Comment oses-tu lire un livre aussi réactionnaire que celui-là ? Il pue la poussière. Et c'est un bon somnifère pour ne pas voir la réalité en face ! "

Après la colo, nous avions prolongé d'un mois notre séjour en Vendée, histoire de mieux nous connaître. Puis nous nous sommes séparés. Je rentrai à Paris sans pouvoir faire le point sur notre relation. Je la désirais, mais j'ignorais encore si l'intensité de mes sentiments était suffisante pour m'engager dans une vie complète avec elle. Educatrice en formation, elle effectua un stage d'une année dans la capitale. Dans ce bourdonnement de la ville, tout l'agressait : les bruits, les odeurs, les mouvements de foule et une certaine violence latente. Quand son stage se termina, elle repartit en province. Nous nous retrouvions épisodiquement et j'établissais une passerelle par un courrier régulier. Ma correspondance pleine de poésie communiquait toutes les vagues trop fortes de mes sentiments. Elle dansait au rythme fou de cette houle qui l'entraînait comme un petit bateau sur la mer, un enthousiasme délirant succédant au spleen le plus noir.
Un week-end proche de mon anniversaire, elle me fit la surprise de me rejoindre. Elle tenait dans sa main un petit paquet cadeau. Je me réjouissais d'y savourer quelques douceurs. Elle connaissait bien ma grande faiblesse pour les sucreries. Je fus sévèrement et amèrement déçu de découvrir sous l'emballage une Bible, cadeau incongru et stupide ! Je lui lançai sans nuance: "Que veux-tu qu'un militant communiste fasse avec un tel bouquin ?"

Liliane ne réussit pas à camoufler ses larmes. Après une soirée maussade, nous nous quittâmes dans ce silence pesant, que deux êtres partagent quand ils ne se comprennent plus.

Malgré l'ennui ou la révolte produite par la banalité du cercle de mes camarades militants, je me raccrochais au plaisir des contacts de la rue. Mon terrain de chasse de propagandiste se situait à la sortie de la station du métro Goncourt. Là, je débalais journaux, tracts, et affiches aux couleurs du Parti.

Un trotskyste, qui m'avait repéré, passa tout près de moi et me glissa dans l'oreille : "Tu es un traître à la Révolution ! " Le journal L'Humanité, que je diffusais, venait d'abandonner ses symboles : faucille et marteau, emblèmes de l'unité révolutionnaire entre ouvriers et paysans. Le mot " traître " produisit une charge émotive qui fut à l'origine d'un bouleversement. Je songeai alors à la lenteur avec laquelle nous entreprenions les changements de société. Si pour prendre le pouvoir nous devions gagner voix électorale après voix, des siècles d'attente allaient s'étaler devant nous. Nous ne parviendrions jamais à convaincre ces foules inertes, pour lesquelles mai 68 n'était plus qu'une photographie, à la fin d'un manuel d'histoire. Nous ne proposions pas une véritable révolution. La transformation devait être radicale. Il suffisait d'éliminer les quelques familles détenant le pouvoir et l'argent. Cette élite sociale disparue, la majorité du peuple connaîtrait la libération de toute oppression. Nous étions devenus des militants pantouflards et passer à l'acte rapide et sanglant s'imposait comme une suprême urgence. L'appel d'une Révolution digne de ce nom bouillonnait dans mon coeur et dans mes veines.

"Pour une société plus belle, plus juste, plus solidaire."

Je venais de coller une affiche contenant ce mot d'ordre. Une militante gaulliste s'apprêtait à l'enlever. Comme je n'avais rien sous la main à lui envoyer à la figure, et que le ton montait sérieusement entre nous, je partis le poing droit en avant pour lui faire avaler son anticommunisme primaire. Un de mes camarades m'arrêta dans mon élan. Il posa sa main sur mon épaule et m'interpella: "Ne la touche pas, tu vas te salir les mains."
Au même instant, je perçus une voix intérieure qui m'était personnellement adressée : "Jean-Pierre, tu désires une société plus belle, plus juste, plus solidaire, mais tu as vu la violence qu'il y a en toi ? Jean-Pierre, ce n'est pas le monde qui doit changer : c'est toi ! "
Une nécessité irrésistible m'obséda alors. Je devais trouver une sagesse capable d'éteindre le volcan qui alimentait ma violence. Je me jetais éperdument dans la lecture d'une multitude de livres d'initiation sur ce thème. Je mis en pratique un bon nombre d'exercices de méditation, mais sans parvenir à la paix...

Alors que j'étais dérangé par une certaine angoisse, la voix intérieure me suggéra de nouveau : "Tu lis tellement de livres sans découvrir ce que tu cherches. Pourquoi ne lirais-tu pas la Bible ? "
En la sortant de ma bibliothèque, je me dis avec détermination : "S'il y a une vérité dans ce livre, je le saurai ! "
Je me prêtai au jeu de la lecture avec un regard critique. Après le récit de la création, je souris, pensant : "Ceux qui ont écrit ce livre n'ont pas dû étudier à l'université ! "
Je poursuivais le texte, laissant de côté ce qui me surprenait ou que je ne comprenais pas. Certains passages m'interpellèrent : le livre des proverbes, notamment, qui n'était pas sans me rappeler une certaine sagesse orientale dont j'étais devenu familier. A l'inverse, quelques livres prophétiques, tels des poissons immangeables, m'apparaissaient truffés d'arêtes. Je ne parvenais pas à en détacher le peu de chair capable de nourrir ma curiosité métaphysique. Malgré tous les obstacles, je persévérais. Parvenu aux récits de la vie de Jésus appelés les " évangiles ", mon coeur fut étrangement secoué. Lorsque j'entamai la Bonne Nouvelle selon Saint Jean, chaque phrase résonna en moi avec intensité .

Je découvris un Jésus-Christ très éloigné des clichés habituels. Il était étonnament proche de ma réalité, confronté aux difficultés que je traversais : des ennemis religieux s'opposaient à lui/des ennemis politiques me dérangeaient. Je me concentrai sur son attitude : comment gérait-il les conflits ? Jésus ne détruisait pas ceux qui entravaient sa route. Au contraire, il les appelait à la vie, cherchant désespérément à leur ouvrir les yeux : "Si vous ne croyez pas que Je Suis, vous mourrez dans vos péchés... Si je dis la vérité pourquoi ne me croyez-vous pas ?... En vérité, en vérité, je vous le dis, si quelqu'un garde ma parole, il ne verra jamais la mort."

Je ne trouvai en Jésus aucune trace de haine ou de violence. Comment pouvait-il aimer aussi visiblement et aussi intensément ses ennemis ? Je saisis alors qu'il était plus qu'un être ordinaire. Cette parole - " Si je vous dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas ? " - entra directement dans mon coeur, comme si Jésus, présent, s'adressait directement à moi... Je percevais sa proximité... En quelques secondes, je basculai: il était là, en personne et me touchait ! Je tombai à genoux. Une chaleur, puissante et tendre à la fois, parcourait tout mon être. Mes yeux s'embuèrent. Alors qu'une lumière me remplissait, je me vidai de nombreuses blessures intérieures. Je ne pouvais retenir mes larmes...


A la fois traversé par des souvenirs douloureux qui remontaient et ému d'une joie peu commune qui descendait progressivement, je restai cloué au sol un temps indéfini, chaque seconde me paraissant une éternité. Lorsque je me relevai, mon regard sur le monde avait changé. Je sortis. La rue claire et paisible rayonnait d'une atmosphère nouvelle. Je désirais crier: " Dieu existe, je l'ai rencontré. " Puisque Dieu était vivant et qu'il avait touché ma vie, je lui demandais des choses impossibles. Il répondait à mes prières les plus enfantines.
Par orgueil ou par pudeur, je dissimulai cette rencontre à Liliane. Lorsqu'elle revint me voir, elle me demanda si elle pouvait prier comme à son habitude avant le repas. Je la fixai, lui souris, et lui annonçai : " Aujourd'hui c'est moi qui prie. " Une vie nouvelle commençait. Brûlé par un feu intérieur, je cherchai pendant une année à comprendre ce qui s'était produit. J'accompagnais Liliane à l'église. Très vite, je décelai les incohérences magistrales de la pratique de la foi. Le comportement religieux contredisait les enseignements. Je reprenais systématiquement, avec cet esprit d'autocritique propre aux militants, chaque attitude qui ne correspondait pas à l'Evangile. Je n'acceptais pas les compromis, la médisance, l'hypocrisie, la complaisance et je les dénonçais ouvertement. Liliane dut résister à cette remise en cause permanente qui ne lui laissait aucun répit.

Adaptation à une vie nouvelle

Je quittai Paris avec beaucoup de peine. Je m'installai avec Liliane à Montpellier. Très vite, je m'adaptai à cette vie méditerranéenne. J'appris à marcher lentement, à dialoguer avec des personnes dans la rue. La ville pleine de quiétude me charmait. Un seul souci planait au dessus de ma tête : trouver un emploi. Je pointais au chômage et ne supportais pas cette situation lamentable. Je profitais de cette année d'oisiveté pour étudier et méditer la parole biblique. Une fois par semaine, je dialoguais avec un pasteur sur tout ce qui me semblait obscur, compliqué ou contradictoire. Malgré tout, je ne parvenais pas à toucher le fond de ce que je cherchais : comprendre ce qui m'était arrivé deux ans auparavant.
Je confiai toute mon existence au Christ et fut baptisé. Peu de temps après, je dénichai un emploi en tant qu'agent de service hospitalier. En réalité, j'assurais un poste éducatif auprès d'enfants. Je me sentais bien dans ce milieu. J'avais tellement de comptes à régler avec ma propre éducation, que les sept années passées au foyer de l'enfance furent hautement épanouissantes. Pendant les deux dernières années, l'établissement m'offrit une formation en cours d'emploi. Je fis un travail de recherche sur l'amélioration de la qualité de la relation à l'enfant. J'observai qu'une présence soutenue, gratuite et centrée sur l'enfant produisait de véritables miracles. Une affection simple et concentrée, transmise par le regard , et quelques contacts physiques garantissent à l'enfant la certitude d'être aimé (1). J'ai développé la pratique de cet état d'esprit pour des individus très différents. Que ce soient des cas sociaux, des adolescents en difficultés, des prédélinquants, des " caractériels " de tout âge, le résultat était le même. Plus j'étais pleinement disponible, plus le comportement et les relations du jeune se perfectionnaient. La présence réelle et pleine de tendresse de l'adulte procurait à l'enfant l'assurance d'être reconnu. Parvenu à ce stade, je faisais le tour de la question éducative. Je choisis d'exercer ma profession à mi-temps. Je consacrais l'autre moitié de mon temps à l'étude de la Parole de Dieu et aux activités ecclésiales. Partagé entre deux pôles, l'insatisfaction grandissait en moi de jour en jour. Je désirais vivre pleinement dans un seul domaine. J'exprimai cette décision à Liliane. Nous nous mîmes à prier, demandant à Dieu qu'il nous conduise dans sa volonté. De multiples circonstances m'entraînèrent à démissionner. Je fus dirigé vers une formation théologique. Je ne pensais pas devenir pasteur.
Je savais pertinemment que j'étais pourtant appelé à consacrer ma vie à Dieu. Au fur et à mesure que les années d'étude s'écoulaient, ma conviction se renforçait. Parvenu au terme de ma formation, je fus persuadé que Dieu m'avait guidé exactement là où je devais être.

Nouveaux combats

Durant toutes ces années, j'ai appris à mieux connaître ce Père auquel je peux tout confier. Je l'ai laissé pénétrer dans l'intimité de mes sentiments. Désormais, je lui apporte comme un cadeau mes pensées les plus secrètes. J'apprécie cette relation transparente entre lui et moi. Il me révèle encore aujourd'hui le monde caché de mes motivations. Possédant une disponibilité et une écoute sans limite, Dieu est devenu mon psychanalyste. Pendant ce circuit théologique, une grâce particulière m'a été accordée. L'hôpital de Lausanne m'a ouvert ses portes pendant deux étés pour des stages à l'aumônerie. J'ai fréquenté ce lieu gigantesque et idéal par la multitude de relations qu'il permet d'entreprendre. Moi, l'enfant perdu, en échec scolaire, à la dérive et sans repère, qui a vingt ans draguais le désespoir, j'ai pu me tenir auprès des malades pour partager leur misère. Une fois ma mission accomplie, je me suis retourné sur les quinze dernières années de mon existence. La vision de tout ce que Dieu a réussi à réaliser m'a donné le vertige.
Mon service pastoral, dominé par l'intuition plus que par le fonctionnariat, s'est heurté à une Eglise sclérosée et trop conformiste à mon goût. J'aime l'Eglise. La souffrance éprouvée en son sein m'a poussé à rechercher le " pourquoi ? " de ce décalage entre la Bonne Nouvelle du Christ vivant et la tiédeur des chrétiens. L'Evangile est une pure folie face à l'esprit logique, calculateur et cartésien dont nous sommes victimes et complices. Jésus nous invite à entrer dans une autre dimension : lui faire pleinement confiance dans toutes les dimensions de notre existence . Un combat à mener contre nous-mêmes...

(à suivre)

 

(1) Voir Dr Ross Campbell, Comment vraiment aimer votre enfant, Editions Orion.


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